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Le crapaud
Hans Christian Andersen
Nauru Scott 541 |
Le
puits était très profond et par conséquent la
corde qui servait à monter le seau plein d'eau était
longue. Quand ce seau arrivait jusqu'à la margelle, on avait
bien du mal à l'y poser, tant le vent était violent.
Jamais le soleil ne descendait assez bas dans ce puits pour se mirer
dans l'eau, mais aussi loin qu'atteignaient ses rayons, les pierres
étaient couvertes d'une maigre verdure.
Une famille de crapauds vivait dans le puits. Ils étaient
nouveaux venus, puisque c'est la vieille grand-mère - encore
vivante - qui y était arrivée, la tête la
première. Les grenouilles vertes, établies là
depuis bien plus longtemps, et qui nageaient de tous côtés
dans l'eau, les considéraient comme des invités de
passage, mais voyaient bien qu'ils étaient un peu de leur
espèce. Les crapauds avaient décidé de rester
là, ils se plaisaient à vivre «au sec», comme
ils disaient des pierres humides.
Un jour, la mère crapaude avait fait un vrai voyage, et elle
s'était trouvée justement dans le seau au moment
où quelqu'un le remontait, mais la subite lumière du jour
l'éblouit ; elle tomba du seau, droit dans l'eau, avec un
« plouf » si terrifiant qu'elle dut rester trois jours
couchée, les reins presque brisés. C'est ainsi qu'elle
était arrivée là. Elle ne pouvait raconter
grand-chose sur le monde extérieur, mais elle savait - et elle
le fit savoir à tous - que le puits n'était pas le monde
entier. Mère crapaude aurait pu raconter davantage, mais si les
grenouilles la questionnaient, elle ne répondait jamais, alors
elles ne questionnaient plus.
- Comme elle est grosse et horrible, laide et répugnante,
dirent un jour les jeunes grenouilles vertes, et ses petits deviendront
exactement comme elle.
- C'est possible, répondit la mère crapaude, mais l'un
d'eux a une pierre précieuse dans la tête, ou bien je l'ai
moi-même.
Les grenouilles vertes écoutèrent ces propos, les yeux
ronds de surprise, mais comme elles ne désiraient pas en savoir
davantage, elles tournèrent le dos à la vieille et
plongèrent jusqu'au fond de l'eau.
Les jeunes crapauds, au contraire, allongèrent leurs pattes de
derrière par pure fierté, chacun d'eux croyant avoir la
pierre précieuse, ils tenaient la tête raide et
parfaitement immobile. Ils finirent cependant par se demander de quoi
ils devaient être fiers et ce que c'était au juste qu'une
pierre précieuse.
- C'est un bijou, répondit la mère crapaude, si beau
et si précieux, que je ne peux même pas le décrire.
On le porte pour son propre plaisir et les autres vous l'envient. Mais
ne me demandez plus rien, je ne répondrai pas.
- Je suis sûr que ce n'est pas moi qui ai ce bijou, dit le plus
petit crapaud qui était aussi laid que possible ; pourquoi,
parmi tous, aurai-je quelque chose d'aussi splendide ? Et si cela
devait déplaire aux autres, je n'en aurais aucun plaisir. Non,
tout ce que je désire, c'est seulement de pouvoir un jour monter
jusqu'à la margelle du puits et regarder au-dehors, ce doit
être magnifique !
- Reste bien tranquille où tu es, répliqua la vieille, tu
connais le coin et sais ce qu'il vaut. Prends bien garde au seau, il
pourrait t'écraser. Et si tu réussis à y entrer,
tu peux en retomber et tout le monde n'a pas comme moi la chance de
survivre à une pareille chute avec ses quatre membres entiers -
et tous ses œufs.
- Couac, dit le petit, ce qui correspond à Oh ! Oh !
Il avait un immense désir d'être assis sur la margelle du
puits et de regarder au-dehors, une vraie nostalgie de la verdure de
là-haut. Le lendemain matin, comme on remontait le seau plein
d'eau, le seau, par hasard, s'arrêta un instant juste devant la
pierre sur laquelle était assis le petit crapaud ; celui-ci
trembla, mais sauta dans le seau et tomba tout au fond.
En haut du puits, il fut vidé en même temps que l'eau.
- Quelle horreur, cria un garçon qui se trouvait là, je n'en ai jamais vu d'aussi laid.
Et il lui allongea un coup de sabot.
Le petit crapaud aurait été complètement
écrasé s'il ne s'était vite caché au milieu
des hautes orties. Il était assis là et regardait les
tiges serrées et il regardait aussi vers le ciel, le soleil
brillait sur les feuilles transparentes, il avait l'impression que nous
éprouvons, nous autres hommes, en pénétrant dans
une grande forêt où le soleil luit entre les branches et
les feuilles des arbres.
- C'est bien mieux ici que dans le puits, dit le petit crapaud. J'aimerais y rester toute ma vie.
Il resta là une heure - et même deux.
« Je me demande ce qu'il peut y avoir dehors, pensa-t-il. Puisque je suis venu jusqu'ici, il faut que je continue.»
Il sautilla aussi vite qu'il le put et arriva sur une route où
le soleil brillait, mais où la poussière tomba,
épaisse, sur son dos, tandis qu'il traversait la route.
- Je suis vraiment au sec, ici, peut-être un peu trop. J'ai des démangeaisons.
Il sauta jusqu'au fossé où poussaient des myosotis et des
spirées et que bordait une haie de sureau et d'aubépine,
le long de laquelle grimpaient des liserons blancs. Que de couleurs de
tous côtés ! Un papillon vint à passer, le crapaud
le prit pour une fleur qui s'était détachée pour
voir le monde. Cela lui parut tout naturel.
«Si je pouvais seulement m'envoler comme lui, pensa le petit crapaud. Couac, ce serait merveilleux. »
Il demeura huit jours et huit nuits dans le fossé où il
ne manquait certes pas de nourriture. Au neuvième jour, il se
dit :
«Il faut vraiment que je continue, mais que pourrai-je trouver
de mieux qu'ici. Peut-être un autre petit crapaud ou quelques
grenouilles vertes. »
La nuit précédente, il avait entendu dans l'air des
bruits semblant indiquer qu'il avait quelques cousins dans le
voisinage.
« Que c'est bon de vivre, de sortir du puits, et se reposer
dans le fossé humide. Mais il faut continuer, essayer de trouver
un petit crapaud ou quelques grenouilles. Ils me manquent. C'est donc
que la nature ne suffit pas. »
Il traversa un champ et arriva à une mare entourée de
joncs. Il regarda les joncs avec intérêt et
s'aperçut qu'il y avait là des grenouilles.
- C'est peut-être trop mouillé pour vous, lui
dirent-elles. Etes-vous un mâle ou une femelle ? Qu'importe! vous
êtes en tout cas le bienvenu.
Cette nuit-là, le petit crapaud fut invité à un
concert familial, grand enthousiasme et voix faibles. On ne servit rien
à manger, mais à boire à profusion, tout
l'étang si l'on voulait ... ou pouvait !
- Maintenant, allons plus loin, se dit le petit crapaud ; quelque chose le poussait à chercher toujours mieux.
Il vit les étoiles, grandes et brillantes ; il vit la lune, il
vit le soleil se lever et monter de plus en plus haut dans le ciel.
- Je suis toujours dans un puits, plus grand peut-être, mais
puits tout de même. Il faut monter plus haut, je suis inquiet et
sens une étrange nostalgie.
Quand il y eut pleine lune, la pauvre petite bête se dit :
«C'est peut-être un seau que l'on descend et où
je dois sauter pour arriver ensuite plus haut, ou, peut-être, le
soleil est-il un immense seau, combien grand et lumineux ! Nous
pourrions tous y trouver place, il me faut en attendre l'occasion.
Comme ma tête me semble claire et brillante, je ne crois pas
qu'un bijou puisse briller davantage. La pierre précieuse, je ne
l'ai sûrement pas, mais je ne pleure pas pour cela, non, allons
plus haut, toujours plus près de cette lumière
étincelante où tout est joie ! J'en ai un grand
désir et en même temps de l'effroi. C'est un immense pas
que je me prépare à faire, mais il est nécessaire.
En avant, droit vers la route ! »
Il fit quelques pas, à sa manière d'animal rampant, et se
trouva sur la route. Des gens vivaient là ; il y avait des
jardins fleuris et des potagers. Il se reposa devant un carré de
choux.
- Quelle variété de créatures que je n'ai
jamais vues ! Comme le monde est grand et beau. Mais il faut le
parcourir et ne pas rester à la même place. Et il sauta
dans le carré de choux.
- Que c'est beau !
- Je le sais bien, dit une chenille verte couchée sur une
feuille de chou. Ma feuille est la plus large de toutes, elle cache la
moitié de l'univers, mais je me passe fort bien de cette
moitié-là.
Des poules arrivaient et couraient dans le potager. La première
avait bonne vue. Apercevant la chenille sur la feuille, elle lui donna
un coup de bec. La chenille tomba à terre où elle se
tortillait. La poule l'examina de côté, d'abord d'un
œil puis de l'autre, car elle ne savait ce que signifiaient ces
contorsions.
« Il n'arrivera à rien de bon », se dit la poule
en se préparant à lui donner un autre coup de bec.
Le petit crapaud en fut si effrayé qu'il rampa droit devant elle.
«Ah ! il est accompagné, se dit la poule. Quelle horrible créature rampante ! »
Et elle s'en alla disant :
- Ces petites bouchées vertes ne m'intéressent pas, cela ne fait que vous chatouiller dans la gorge.
Les autres poules furent du même avis et toutes s'en allèrent.
- M'en voilà débarrassée, dit la chenille.
Heureusement, j'ai de la présence d'esprit. Mais comment vais-je
remonter sur ma feuille. Où est-elle ?
Le petit crapaud s'approcha d'elle pour lui exprimer sa sympathie et
lui dire qu'il était tout heureux d'avoir chassé la poule
par sa laideur.
- Que voulez-vous dire ? demanda la chenille. Je m'en suis
débarrassée moi-même en me tortillant. Vous
êtes vraiment affreux à regarder. Et, en tout cas, j'ai le
droit de rester à ma place. Je sens déjà l'odeur
du chou, voici ma feuille. Rien n'est plus beau que ce qui vous
appartient. Mais il faut que je monte plus haut.
- Oui, plus haut, dit le crapaud. Elle a les mêmes sentiments que
moi, mais elle n'est pas de bonne humeur aujourd'hui, ce doit
être le choc. Nous souhaitons tous monter plus haut.
Le père cigogne était debout dans son nid sur le toit du
paysan et claquait du bec, la mère cigogne également.
- Comme ils habitent haut, pensa le crapaud. Pourrait-on monter si haut ?
Deux jeunes étudiants vivaient à la ferme, l'un
était un poète et l'autre un naturaliste. L'un chantait
dans ses écrits toutes les créations de Dieu qui se
reflétaient dans son cœur, l'autre s'emparait du fait
lui-même et l'examinait comme une vaste opération
mathématique ; il soustrayait, multipliait, désirant
connaître à fond les problèmes et en parler avec sa
raison et son enthousiasme. Tous deux étaient d'un bon naturel
et très gais.
- Regarde ! voilà un beau spécimen de crapaud,
là-bas, disait le naturaliste. Je veux le mettre dans l'alcool.
- Oh ! mais tu en as déjà deux, répliquait le poète. Laisse-le jouir de la vie.
- Mais il est si joliment laid, dit l'autre.
- Evidemment, si nous pouvions trouver la pierre philosophale dans sa
tête, je vous aiderais volontiers à le disséquer.
- La pierre philosophale, répliqua son ami, tu t'y connais donc en histoire naturelle ?
- Mais ne trouves-tu pas que c'est très beau cette croyance
populaire qui veut que le crapaud, le plus laid des animaux,
possède souvent dans sa tête le plus précieux des
joyaux ?
C'est tout ce qu'entendit le crapaud et il n'en avait compris que la
moitié. Les deux amis s'éloignèrent et il
échappa au bocal d'alcool.
« Eux aussi parlaient de pierre précieuse. Que je suis
content de ne pas l'avoir, sans quoi quelque chose de très
désagréable aurait pu m'arriver. »
Le jacassement du père cigogne se fit entendre sur le toit de la
ferme. Il faisait une conférence à sa famille et
lançait de mauvais regards aux deux jeunes gens.
- Les hommes sont les animaux les plus infatués
d'eux-mêmes. Ecoutez leurs jacassements précipités,
et ils ne savent même pas les articuler convenablement. Ils sont
si fiers de leur don de parole, de leur langage. Et quel étrange
langage, à quelques jours de vol d'une cigogne ils ne se
comprennent plus les uns les autres. Nous, au contraire, nous pouvons
nous faire comprendre partout, même en Egypte. Et ils ne savent
même pas voler. Pour voyager un peu vite, ils ont inventé
ce qu'ils appellent le "chemin de fer" et souvent ils y sont
blessés. J'ai des frissons le long du corps et mon bec commence
à trembler quand j'y pense. Le monde pourrait très bien
durer sans les hommes. Ils ne nous manqueraient certes pas, aussi
longtemps que nous aurons des vers de terre et des grenouilles.
" Voilà un beau discours, pensa le petit crapaud. Quel grand
homme et comme il siège haut ! Et comme il nage bien ",
s'écria-t-il quand le père cigogne étendit ses
ailes et s'élança dans les airs.
La mère cigogne se mit alors à parler à ses
petits, dans le nid, du pays appelé Egypte, des eaux du Nil, et
de tous les magnifiques marais que l'on trouve dans ce pays lointain.
Tout ceci était nouveau pour le petit crapaud et
l'intéressait vivement.
- Il faut que j'aille en Egypte, dit-il. Si seulement la cigogne ou
l'un des petits voulait bien m'emmener, je lui ferai une politesse le
jour de ses noces. N'importe comment, je trouverai moyen d'aller en
Egypte. Que je suis heureux ! Le désir que j'éprouve rend
certainement plus heureux que la pierre précieuse dans la
tête.
<
BR>Et c'était justement lui, qui avait le joyau :
l'éternel désir de s'élever plus haut, toujours
plus haut, il rayonnait de joie et d'amour de la vie.
A ce moment, le père cigogne descendit en vol plané ; il
avait aperçu le crapaud dans l'herbe et il se saisit de lui sans
aucune douceur. Il serrait le bec, ses grandes ailes battaient avec
bruit, ce n'était pas du tout agréable, mais le petit
crapaud savait qu'il montait très haut, vers l'Egypte, c'est
pourquoi ses yeux brillaient et lançaient des étincelles.
-Couac ! couac !
Mort était le petit crapaud. Et que devenaient les
étincelles ? Les rayons du soleil emportèrent le joyau
qui était dans la tête du petit animal.